Depuis 2004 se tient dans plusieurs villes de la périphérie parisienne le festival Cinébanlieue. On y trouve aussi bien des projections de films de cinéastes chevronnés que des productions peu connues de débutant.e.s et débutants, dans des formats longs ou courts. Cela constitue une occasion pour ces jeunes talents d’acquérir de la notoriété et de faire entendre leur voix. 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer ce festival ?

Aurélie Cardin : C’était à la suite des révoltes sociales qui ont embrasé les banlieues, en 1995. On avait envie de montrer une autre image des quartiers parce qu’on ne se reconnaissait pas dans celles qui étaient relayées, on ne voulait pas que la vie de plusieurs millions d’habitants soit réduite à des voitures brûlées, à de la destruction, du chaos. C’était l’idée de montrer qu’il y avait de la créativité en banlieue, des talents qui représentaient les classes populaires, et qu’une partie de la population immigrée ou issue de l’immigration habitant ces quartiers populaires pouvait prendre la caméra, prendre la parole et montrer une cinématographie beaucoup plus complexe et intéressante que certains pouvaient l’imaginer. 

Il y a-t-il un problème en France d’accessibilité au monde du cinéma pour les habitants de quartiers populaires et les minorités ?

Aurélie Cardin : Bien sûr. C’est aussi pour cela que le festival a été créé, pour montrer une richesse de représentations. En effet, au début des années 80 on a vu arriver Mehdi Charef avec « le Thé au Harem d’Archimède » tourné en partie à Gennevilliers et La Courneuve, et avec lui l’émergence d’un cinéma qui parlait à un autre public, d’une autre manière. A cette époque, peu de réalisateurs et de réalisatrices pouvaient débuter car le milieu était réservé à celles et ceux qui avaient fréquenté des écoles de cinéma ou avaient déjà les réseaux. Leurs paroles n’étaient pas entendues car leurs regards n’étaient absolument pas dans la norme.  

Pensez-vous que quelque chose a changé ou tend à changer ? 

Aurélie Cardin : Selon moi oui, ça commence à changer. On voit que, par la suite, d’autres cinéastes se sont emparés de ces sujets et ont contribué à la représentation de la jeunesse française, une jeunesse plurielle, métissée. Cette dernière voulait prendre la parole, même si elle n’était pas forcément issue de la banlieue comme on a pu le voir avec Mathieu Kassovitz et son film « La Haine ». C’est un film qui a aussi touché les jeunes qui n’étaient pas issus des classes populaires, notamment par sa résonance avec les révoltes urbaines de l’époque et la mort de Malik Oussekine. Jean-François Richet a lui aussi permis d’élargir la diversité de cultures et d’origines avec son film « État des Lieux » la même année. Après toutes ces incursions, le milieu du cinéma a commencé à s’ouvrir car toute une génération a forcé les portes. Des personnes comme Abdellatif Kechiche, ayant reçu des Césars, ont travaillé pour ouvrir les yeux du cinéma français avec des succès publics, des palmes d’or… C’est toujours compliqué car il est difficile de faire un film aujourd’hui quand on n’a pas de réseaux mais, effectivement, on s’active pour aider toute une nouvelle génération à trouver des diffuseurs, des producteurs pour que le lien se fasse plus facilement. Sinon ces talents sont seuls et ne savent pas vers qui se tourner. Nous sommes un accélérateur car les choses ne sont pas assez rapides. Quarante ans ont passé depuis les premiers films dont j’ai parlé et j’ai le sentiment qu’on aurait pu aller beaucoup plus vite. Toute une génération a été assez « sacrifiée », n’a pas pu vivre de son art, accéder à la réalisation. On se retrouve aujourd’hui avec une gamme de réalisateurs plutôt vieillissants et un cinéma qui ne montre qu’une petite partie de la bourgeoisie française, sans prendre à bras le corps les problèmes de société et sans donner la parole à la jeunesse. C’est cela qu’on combat.

Vous parliez de donner une image des banlieues différente de celle qu’on a l’habitude de voir. Ne pensez-vous pas que c’est d’autant plus important au vu de la montée de l’extrême droite en France ? 

Aurélie Cardin : Évidemment car, de toute façon, on stigmatise une partie de la population française en la désignant comme la cause de tous les maux alors que cette population, les immigrés, ces enfants qui ne sont d’ailleurs plus immigrés, qui sont français, font partie de la solution et non du problème. Un pays comme la France a besoin de cette jeunesse qui crée de la richesse, des idées, et qui demande la parole. Il y a donc forcément besoin de raconter ces histoires et de se les réapproprier. Derrière ça, c’est aussi une justification de la discrimination. Ce qu’on sait, c’est qu’il y a un plafond de verre, qu’il y a énormément d’inégalités sur le territoire français et notamment dans les quartiers où les jeunes n’ont pas le droit à l’emploi. Le cinéma, c’est la partie émergée de l’iceberg. On travaille beaucoup en Seine-Saint-Denis, en région Ile-de-France, là où sont concentrées la majorité des entreprises de production et il n’y a pas encore assez de jeunes issus de la diversité insérés et travaillant dans ce domaine. Tous ces discours de l’extrême droite pointent du doigt des boucs-émissaires et cachent les inégalités. Il faut rééquilibrer les choses.

Comment sont sélectionnés les différents films du festival ? 

Aurélie Cardin : Premièrement, on se balade dans tous les festivals, on sélectionne des longs-métrages de cinéastes confirmés mais, pour les courts-métrages, on lance un appel à projet national. On reçoit des films de partout, de la Réunion, de la Guyane, de la région parisienne, de Toulouse, de Marseille… On a reçu plus de 500 films cette année. C’est de ces 500 courts que sont tirés les 25 du festival dont 11 en compétition. Au fil des années, nous avons acquis une certaine notoriété auprès d’associations et de ceux qui veulent faire entendre leur voix par le biais du cinéma. Toutes ces énergies se conjuguent et savent que le festival Cinébanlieue est un tremplin.

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Festival Cinébanlieue. Le cinéma, c’est la partie émergée de l’iceberg. – L’Humanité
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